Notre modèle d’armée est-il adapté au nouveau contexte international ? (2022)

La manière dont une armée est organisée, équipée,orientée intellectuellement, soutenue matériellement et psychologiquement parle reste de la nation est appelée «modèle». Ce modèle d’armée est l’instrument de force d’une nation et il est destinéprioritairement à imposer sa volonté à d’autres entités politiques, États ouorganisations armées, dans le cadre d’un contexte international donné qui endéfinit le champ et les règles d’emploi.

Le problème est que les règles du jeu international évoluentrégulièrement, selon des rythmes de 10 à 30ans, et surtout qu’elleschangent souvent en quelques années seulement sous la pression de grandesruptures, alors qu’il faut beaucoup plus de temps pour transformer un modèle d’armée.

Cela fait longtemps maintenant qu’une coalitiondirigée par les États-Unis n’a pas organisé de campagne aérienne contre un «Etat voyou» et qu’on ne parle plus par ailleurs de «soldat de la paix», d’interposition, de stabilisationou d’ingérence humanitaire, toutes ces choses typiques de la période du «Nouvel ordre mondial». La guerre contre lesorganisations salafo-djihadistes qui caractérisait la deuxième partie de cettepériode n’a pas disparu, loin de là, mais elle s’estompe. Place maintenant prioritairementpour les pays occidentaux, et donc la France, à la «confrontation», ce terme des années 1960 décrivant un affrontement entre puissancessous le seuil de la guerre ouverte. On en avait un peu oublié les règles. Onles a remises un peu au goût du jour en parlant improprement de «guerre hybride» pour faire croire à duneuf, mais sans en tirer complètement les conséquences pour notre modèle d’armée.

Nous voici donc maintenant au moment de la crise ukrainienneavec un modèle d’armée en décalage clair avec les nouvelles règles du jeuinternational. Nous aurions pu éviter cela, nous pouvons encore y remédier.

Résumé des épisodes précédents

Puisque la période actuelle reprend énormément de codesde la guerre froide, il n’est pas inutile de revenir sur la manière dont onvoyait les choses à l’époque après le cycle des guerres de décolonisation.

Au début des années 1960, les forces armées françaisessont réorganisées d’abord pour faire face en Europe à la menace de l’Unionsoviétique dotée depuis peu de missiles intercontinentaux thermonucléaires. Àcet effet, on crée une force nucléaire destinée à résister à n’importe quelle attaqueet à détruire le territoire de celui qui envahirait le nôtre ou nous attaqueraitavec des armes thermonucléaires. Cette force de frappe est alors comme la Reinesur l’échiquier, la pièce de loin la plus puissante, mais qu’il n’est possibled’utiliser que si le Roi est en échec ou si l’ennemi utilise en premier sa propreReine. Son emploi équivaut dans ce dernier cas à un suicide mutuel. Tout celadonne un équilibre instable particulièrement stressant.

Pour ne pas avoir à se retrouver en situation de devoirutiliser la Reine en premier, on réduit la possibilité de mise en échec du Roi enmettant en place devant lui un corps de bataille aéroterrestre. Cette force estalors destinée à défendre conventionnellement les frontières du pays et mêmecelles des voisins en particulier la République fédérale allemande (RFA), faceaux forces du Pacte de Varsovie. On crée en parallèle, une force de défense opérationnelledu territoire (DOT) afin de lutter contre les infiltrations possibles de l’ennemientre les pièces et qui pourraient entraver le fonctionnement de l’ensemble.

(Video) Audition de M. Michel Goya, ancien officier de l’armée de Terre et historien

La deuxième grande hypothèse d’emploi des forces est l’interventiondans ce que le général Poirier décrivait en 1977 comme le troisième cercle d’intérêtsde la France après le sol national métropolitain et l’Europe. Depuis 1895, on n’engageplus de conscrits à l’étranger, et par voie de conséquence on n’y emploie quedes professionnels ou au moins des volontaires au-delà de la durée légale deservice. C’est une force très réduite en volume, car on n’imagine pas alorsavoir à mener autre chose que des interventions «coupde poing» très limitées dans l’espace et le temps. Pour reprendre la métaphoreéchiquéenne, ce sont les cavaliers qui peuvent éventuellement sauter hors de l’échiquiereuropéen pour agir provisoirement plus loin.

Bien sûr, tout cela ne s’est pas mis en place en un anmais sur une bonne dizaine d’années. Il y a eu aussi des tâtonnements et des incohérenceslorsque le modèle a été confronté à la réalité. Il a cependant fonctionné pourl’essentiel, c’est-à-dire la confrontation générale avec l’Union soviétique.Personne n’a voulu dans les deux camps franchir le seuil de la guerre ouverte,car ce franchissement même minime paraissait augmenter considérablement laprobabilité d’emploi de la Reine nucléaire, ce que personne ne voulait. On s’esttrouvé ainsi en Europe avec des forces armées conventionnelles et nucléaires d’unepuissance inégalée mais immobiles dans leur face-à-face.

Il y avait un peu plus de liberté d’action militaire horsd’Europe, mais pas tant que ça. Les moyens français que l’on pouvait yconsacrer étaient réduits et leur emploi souvent mal vu. On a quand même réusside nombreuses interventions en Afrique jusqu’en 1979 et même une campagne decontre-insurrection au Tchad, mais l’accusation de néo-colonialisme a pris le dessus.Face à des États, les choses étaient encore plus compliquées, ces États pouvantêtre soit considérés comme alliés du camp occidental, soit sponsorisés par l’Unionsoviétique et donc au moins puissamment armés et soutenus diplomatiquement parelle. On pouvait même éventuellement rencontrer des soldats soviétiques, ce quel’on voulait éviter absolument pour ne pas provoquer d’escalade.

La France en confrontation

Avec des moyens limités et de fortes contraintes, il afallu souvent user de la force avec subtilité pour parvenir à ses fins et c’estlà que là que le concept de confrontation intervient. Pour mémoire, le terme «confrontation» a été utilisé pour la première fois pour désigner unaffrontement sous le seuil de la guerre ouverte après l’affrontement entre le Royaume-Uniet l’Indonésie de 1962 à 1966 sur la question des provinces malaises de Bornéo.Pas de guerre revendiquée par aucun des camps, mais plein de moyens de pressionutilisés pour faire céder l’autre et de petits affrontements masqués dans lajungle de Bornéo.

De 1961 à 1990, la France s’est trouvée dans unesituation similaire face à cinq États, outre l’Union soviétique, adversairepermanent. Le premier a été la Tunisie qui a essayé de chasser les Français desbases de Bizerte. La réponse française a été une intervention violente et brèvede quelques jours pour dégager ces bases. La Tunisie a cédé. Le second a été leBrésil qui contestait à la France en 1963 des zones de pêche au large de sescôtes. Il a suffi alors de déployer les bâtiments de la Marine nationale pourprotéger les pêcheurs français pour faire reculer le Brésil.

Les confrontations des années 1980, en pleine période de«petite guerre froide» ont été plus délicates àgérer. Dans les zones occupées par les forces soviétiques et donc interdites officiellementaux soldats occidentaux, on a fourni de l’aide aux rebelles qui lescombattaient en Afghanistan et en Angola, une aide parfois accompagnée de «soldats fantômes».

La confrontation avec la Libye a été la plusimportante. Avec l’opération Manta en août 1983, remplacé par Épervier en 1986la France a déployé en quelques jours une brigade au centre du Tchad et uneforce aérienne de 50avions et 30hélicoptères répartis entre N’Djamenaet Bangui, sans compter le groupe aéronaval à proximité des côtes. La crédibilitédu déploiement français était renforcée par la définition d’une ligne rouge surle terrain dont le franchissement signifierait automatiquement le combat. L’adversairelibyen, présent militairement dans le nord du pays et menaçant le sud avec sesalliés, a été dès lors placé devant le fait accompli et n’a pas osé franchir leseuil.

(Video) Interventions militaires françaises, quel bilan ? Une conversation avec Michel Goya

Derrièrece bouclier, la France a porté assistance à l’armée nationale tchadienne avecdes équipements et des soldats fantômes qui l’ont accompagné dans son offensivevictorieuse dans le nord. On a franchi aussi ponctuellement de part et d’autrele seuil de l’affrontement avec des frappes aériennes ou des tentatives de frappes,mais sans aller jusqu’à la bataille. Pas de guerre ouvertene signifie pas pour autant ne pas s’affronter un peu. Opération de faitaccompli, dissuasion, assistance aux ennemis de l’adversaire, petites attaquesplus ou moins discrètes, et on a une palette assez complète de manières d’employerla force armée dans un contexte de confrontation.

Bienentendu, le champ ne s’arrête pas à l’emploi des forces armées et comprend enréalité tout ce qui peut permettre d’exercer une pression sur l’autre, comme parexemple les attentats terroristes que la Libye a utilisés contre nous en détruisantun avion de ligne.

Contrela Syrie et l’Iran durant la même période, les choses ont été plus difficilespuisque ces deux États ont attaqué la France dans le champ clandestin, avec desattentats et prises d’otages au Liban et en France réalisés par des organisationsarmées alliées. La France assistait cependant alors très largement (contrerétribution) l’Irak dans sa guerre contre l’Iran, mais elle n’a pas oséattaquer directement l’Iran. La France a cédé en 1987 à toutes les exigences del’Iran. C’est la seule défaite de la France dans une confrontation contre unautre État, un peu par manque de moyens de rétorsion, beaucoup pas manque devolonté et indigence stratégique.

Enrésumé, la France de la guerre froide a mis en place un modèle de forces assezcomplet pour faire face à toutes les menaces du moment et mis en œuvre avecplus ou moins de bonheur toutes les pratiques de la confrontation depuis la dissuasionstratégique, nucléaire et conventionnelle en Europe ou l’assistance militaire enpassant par la saisie de point enfait accompli, les frappes de rétorsionou l’engagement de soldats fantômes. On sentait bien que l’on avait une faiblecapacité de projection et qu’on aurait été incapable de chasser les Argentinsdes îles Malouines en 1982 à la place des Britanniques, mais cela ne nous troublaitpas beaucoup. Et puis le monde a basculé.

Lemodèle d’armée qui aurait pu exister

Lechangement rapide de contexte international entre 1989 et 1991 n’imposait pasforcément de transformation profonde du modèle français. Même si la menace de miseen échec du Roi s’éloignait, il n’était pas dit que cela durerait éternellementet puis la menace d’une attaque par une arme de destruction massive perdurait. Ilétait donc indispensable de conserver la force nucléaire, la Reine à côté duRoi. La vraie nouveauté était que la France était devenue stratégiquement uneîle. Tout ce qu’on imaginait pouvoir se dérouler à proximité devait maintenants’anticiper au loin et ce d’autant plus que toutes les contraintes qui limitaientl’emploi des forces étaient levées. Le Conseil de sécurité des Nations-Unis (CSNU)n’était plus bloqué par les vetos et pouvait voter des opérations de coercition.Plus personne ne soutenait politiquement et matériellement des États hostiles, dontle nombre d’ailleurs diminuait grâce à la diffusion du modèle libéral-démocratique,mais aussi par la crainte de subir la foudre américaine.

Celaa commencé avec la guerre contre l’Irak en 1990, ce qui nous a pris de court.Cette guerre, inenvisageable quelques années plus tôt, devenait possible. Pourla conduire, les États-Unis se contentaient de déployer contre l’Irak lesmoyens prévus contre une Union soviétique alors moribonde. Pour la France, ce futplus difficile. Comme personne n’avait envisagé de réserve professionnelle, ilfallut ratisser des soldats professionnels dans tout le pays pour réunir enArabie saoudite six groupements tactiques interarmes(GTIA) terrestres, 60hélicoptères d’attaque et 42avionsde combat, soit 16000hommes au total. L’opération Daguet marquaitla limite haute de notre capacité d’intervention alors que par ailleurs l’arméede Terre pouvait disposer de 120régiments decombat, infanterie, blindés, hélicoptères de combat, aux frontières de la Franceet que l’armée de l’Air mettait en œuvre 680avions de combat. La conséquencelogique, qu’il a fallu des années à concrétiser, était de professionnalisertoutes les pièces de l’échiquier et non plus seulement les cavaliers, puis deleur donner les moyens d’être engagés au loin.

Pour être sérieux, il faut être capable d’intimiderune armée complète de quelques pays ou organisation que ce soit, au moins letemps de coordonner son action avec celles des pays alliés, en particuliercelui dans lequel on intervient. C’est le principe originel du corps d’arméenapoléonien, suffisamment puissant pour vaincre les faibles et résister au forten attendant les renforts. Bien entendu, ce corps d’armée expéditionnaire doitêtre transportable et soutenable et de manière autonome sur la longue durée. Celasignifie concrètement disposer de moyens de transport naval et aérien, commeles avions gros porteurs des C-17 Globemaster, ou les appareils russes etukrainiens que l’on aurait pu acheter dans les années 1990 et moderniser. Onaurait dû aussi se doter de moyens de transport à l’intérieur d’un théâtre d’opération,comme les hélicoptères lourds. Bienentendu, il aurait fallu disposer aussi d’une structure de stocks et de flux permettantde soutenir un combat de haute intensité pendant des mois et en troisièmeéchelon, une capacité de production de ressources, essentiellement industrielles,permettant au moins de fournir rapidement et à grande échelle des équipements efficaces.

(Video) Alain Supiot - Le règne de la loi face à l'empire du calcul ? (La Gouvernance par les nombres)

Cela n’était pas impossible. La loi de programmationmilitaire de 1996 prévoyait ainsi de pouvoir déployer et soutenir 60000hommes,tous professionnels, et 100avions de combat en 2015. Avec une telleforce, il aurait été capable de faire face à tous les problèmes. Il auraitsuffi pour cela de maintenir le même effort de Défense qu’en 1989, auxalentours de 3% du PIB. A 3% du PIB, le budget des armées serait actuellementde 75milliards d’euros et non de 40 ou de moins de 30 s’il n’y avait eude rebond à partir de 2015. Il serait même de 92milliards d’euros si onfaisait un effort identique (3,7%) à celui des États-Unis.

Au lieu de faire cet effort, la France, commepratiquement tous les pays européens, a fait des économies. L’effort de Défensefrançais exprimé en % du PIB a été divisé par deux de 1990 à 2015, et il auraitencore décliné si l’émotion provoquée par les attentats terroristes en France n’avaitinterrompu cette inconséquence. Le modèle de force professionnel n’a cessé dese contracter du fait de la crise des ciseaux entre des ressources déclinanteset l’acquisition d’équipements majeurs à un coût représentant entre deux etquatre fois celui des précédents. Le modèle est devenu à la fois réduit, sur-asymétriquelorsqu’il s’est agi de combattre des petits groupes combattants irréguliers(des avions Rafale contre des pickups) et insuffisant pour faire à face à des adversairesde grande dimension. La France n’est plus capable selon l’hypothèse d’engagementmajeur que d’engager 15000hommes, regroupés principalement dans deuxbrigades avec au moins six GTIA et avec 45avions de combat. Autrement dit,on prévoit seulement, et après six mois de préparation, de refaire l’opération Daguetde 1990. Au lieu de l’échiquier complet, il n’y a plus que le Roi, la Reine et toujoursles deux cavaliers, très beaux et très expérimentés mais un peu seuls puisquele reste a presque disparu.

Qui plus est, derrière ses unités en ligne l’«épaisseur» du soutien et des stocks est des plus faibles,toujours par économie et parce qu’en flux tendus cela suffisait pour lesopérations de faible volume que l’on avait à mener. Il serait impossible ainsid’équiper simultanément toutes les plateformes aériennes et navales de tousleurs sous-systèmes (radars, nacelles de reconnaissance, systèmes d’autoprotection,etc.), de la même façon qu’il serait impossible d’équiper tous les régiments del’armée de Terre de tous les véhicules prévus en théorie. Au rythme de la consommationen munitions en tout genre des combats en Ukraine, l’armée française ne brilleraitque pendant quelques jours, deux semaines tout au plus. Bien sûr, le fait qu’hommeset équipements puissent être évacués, soignés et remplacés en grand nombre n’estplus envisagé depuis longtemps ni donc organisé. Le stock, c’est la vie entemps de guerre ou de confrontation.

Avec cet instrument en réduction permanente, nousavons affronté des États ou pseudo-États, mais toujours en coalition dominéepar les États-Unis. Nous en avons même affronté un an tous les quatre ans de1990 à 2011, mais dans des «opérations Coubertin» où notre objectif essentiel était de participer, même à 5 %. Dans lemême temps, nous avons beaucoup effectué d’opérations de «gardiens de la paix» de diverses manières, del’interminable interposition au Liban aux missions de stabilisation en Bosnieou au Kosovo après l’établissement de la paix par la force en passant par lesinterventions humanitaires armées. Les succès ont été très mitigés. Nous noussommes également à nouveau engagés en guerre contre des organisations armées enAfghanistan puis au Sahel après une longue éclipse. Beaucoup de choses autotal, de petites choses surtout, avec finalement peu de succès clairs.

On notera que la période a connu peu de confrontationsde la France contre des États. On pourrait évoquer les rétorsions américainescontre la France en 2003 au moment de la crise irakienne mais il n’y avaitaucun emploi de la force armée. On peut surtout évoquer le cas de la crise contrela République de Côte d’Ivoire (RCI) pendant quelques jours de novembre 2004 aprèsle bombardement de soldats français par un avion ivoirien. On a alors employéde part et d’autre une assez large gamme d’instruments de confrontation comme ladésinformation, l’emploi de foules violentes ou, côté français, la destructionau sol des forces aériennes ivoiriennes.

Pas de Manta sur le Dniepr

Et puis les puissances de l’Ancien Monde, Russie,Chine, Inde, Turquie, Iran, sont revenues sur le devant de la scènegéopolitique et y ont mené logiquement des politiques de puissance. Avec ellessont revenues les règles du jeu de la guerre froide et comme au moment du basculementdes années 1988-1991, nous avons mis du temps à nous adapter.

Avec notre Reine nucléaire et nos deux cavaliers sanssouffle, nous voilà bien dépourvus pour faire face à tout. À défaut de changement derégime, en avril 2018 les forces françaises, britanniques et américaines ontfrappé par missiles plusieurs sites militaires syriens afin de punir le régimede Bachar al-Assad pour l’emploi d’armes chimiques. A l’été2020, la Francea contré la Turquie en engageant une frégate pour intercepter des navires turcsalimentant illégalement des armes en Libye puis en envoyant des chasseurs Rafaleà Chypre afin de contrer une intrusion là encore illégale dans les eaux grecques.Il ne s’agissait là cependant que d’actions militaires limitées dans un champbeaucoup plus vaste et dans lequel la France n’est pas encore très à l’aise,car pas assez forte.

(Video) #ParisAirForum - Défense : est-on vraiment dans une nouvelle ère ?

Si le modèle 2015 avait été réalisé et approfondi,nous aurions pu, à la demande de l’Ukraine et avec l’accord des Alliés, déployer en quelques joursune brigade légère et un escadron aérien à Kiev, en plaçant la Russie devant lefait accompli et l’obligation pour parvenir à ses fins d’avoir à affronter la Franceet ses alliés. Les Russes pratiquent régulièrement de telles opérations parcequ’ils en acceptent le risque et qu’ils disposent des moyens de le faire. Aulieu d’un sous-groupement en Estonie depuis la crise de 2014 et un GTIA enRoumanie, unités utiles pour incarner la solidarité française mais incapables d’arrêterune seule division russe, c’est l’équivalent du corps d’armée des ex-Forcesfrançaises en Allemagne qu’il aurait fallu être capable de déployer après labrigade d’urgence.

Aulieu de venir en aide aux forces ukrainiennes en prenant des équipements sur nosmaigres stocks et la substance de nos régiments, c’est dans des dépôtsimportants, éventuellement de matériels anciens rétrofités ou au pire dans lesrangs des brigades de réserve que l’on puiserait. En arrière, le commandementde la remontée en puissance mettrait en œuvre les mesures prévues demobilisation des ressources industrielles ou autres. Il y aurait des régimentsd’instruction entièrement dédiés à la formation technique et tactique desUkrainiens. Nous ne serions pas au 13erang en matière d’aidemilitaire à l’Ukraine.

Il serait pourtant relativement simple de faire mieuxà condition dans un premier temps de redonner de l’épaisseur aux unités decombat en faisant en sorte qu’elles soient complètes en tout et pas équipées àla demande à partir de stocks insuffisants. Si on pouvait déjà déployer rapidement32GTIA à partir du même nombre de régiments d’infanterie ou de cavalerieet trois régiments d’hélicoptères de combat existants, et non entre 6 et 12 aubout de six mois, ce serait déjà énorme. On peut espérer aussi aller au-delà dela capacité de frappes aériennes de 10 à 15projectiles par joursur une durée de six mois, réalisée au Kosovo en 1999 ou en Libye en 2011, ce qui estévidemment insuffisant pour avoir un effet opérationnel sur une arméeimportante. On sera encore loin de la capacité de 1990, mais dans une logiquede projection au loin, ce n’est déjà pas si mal.

Cela représente cependant encore moins du quart dunombre de GTIA russes engagés en Ukraine, pour un pays dont la population n’estqu’un peu plus de deux fois celle de la France. Maiscet épaississement implique aussi celui du troisième échelon, celui de la fabricationdes ressources où il faut couper avec l’artisanat- quand on fabrique neuf canonspar an, c’est de l’artisanat – pour revenir à une production plus massive. C’estencore une fois impossible sans un effort budgétaire conséquent et un effort deréorganisation sur plusieurs années.

Pour faire mieux, on peut recruter encore des soldatsprofessionnels, mais on atteindra probablement rapidement les limites de l’exercice.On peut aussi et surtout utiliser des forces complémentaires. Les États-Unisont une population cinq fois supérieure à celle de la France. Si on réduisaitpar cinq le volume total de tous les combattants soldés par le département dela Défense américain au plus fort de l’engagement en Irak, on obtiendrait unchiffre de 100000hommes, bien loin des 15000 prévus par la France.Mais dans ces 100000, on compterait 30000soldatsprofessionnels d’active, mais aussi 15000réservistesprofessionnels et 55000supplétifs locaux ou internationaux dans lecadre de sociétés privées ou de milices. Une armée professionnelle comme cellede la France n’est pas condamnée à être petite pourvu que l’on surmonte certainsblocages et que l’on s’en donne les moyens. Si la France faisait le même effortque les États-Unis pour ses forces de réserves, elle dépenserait 2,8milliardsd’euros par an et non environ 100fois moins. Cela changerait beaucoup dechoses.

Et puis, il faut travailler, analyser précisément ceque nous avons oublié, comme le fait de simplement manœuvrer en terrain libreau niveau d’un corps d’armée, les capacités que nous avons perdu dans laneutralisation des défenses aériennes par exemple, et ce que nous avons manquécomme les drones armés à bas coût ou les munitions rodeuses, etc. Observer, +analyser,expérimenter, adopter selon des cycles plus courts. Il est inadmissible d’attendrede 2009 à 2016 entre l’expression de besoin d’achat «surétagère» d’un nouveau fusil d’assaut pour remplacer le FAMAs et l’adoption duHK-416, une arme disponible depuis 2005.

Pour conclure, la possibilité d’une confrontation avecla Russie a été évoquée au moins depuis le Livre blanc de la Défense et la Sécuriténationale de 2008 et est devenue une réalité depuis l’invasion de la Crimée etle conflit dans le Donbass en 2014 sans parler des actions de diverses sortesmenées par la Russie contre la France, notamment en Afrique. Si cela a entraînéau moins dans les armées une réflexion sur le retour à des combats de haute-intensité,cela n’a pas changé grand-chose dans notre modèle de forces en situation de «réparation» depuis 2015 après vingt-cinq ans de dégradation. Laseule action véritable a consisté à déployer un sous-groupement en Estonie et àparticiper à la surveillance du ciel par des patrouilles aériennes régulières surle flanc oriental de l’OTAN. Il n’est pas évident que cette opération de «réassurance» fut si rassurante que cela en réalité, dans lamesure où si elle concrétisait dès le temps de paix l’article 5 de la charte del’Alliance décrivant une attaque contre un membre considéré comme une attaquedirigée contre tous, elle témoignait aussi de la faiblesse de notre capacité dedéploiement, en volume et en vitesse. Comme d’habitude, c’est dans l’urgence etlorsque le problème a éclaté que l’on va réagir. Espérons maintenant que l’onaille vite.

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Last Updated: 09/26/2022

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